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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 20:10

Antigone : « Enfin je suis père ! » Phrase énigmatique pour un homme qui est père depuis vingt-cinq ans. Mon père.

Mamie repose sur un lit blanc étroit dans le salon rouge, son visage porte encore le masque de la vie savamment construit par la maquilleuse de la morgue.

Elle est toute petite. Si petite en fait. Et son tailleur lavande est trop grand maintenant.  Seule dans cette pièce immobile, immense, je regarde cette femme qui m’a vue grandir de loin en loin. De plus en plus loin. Dans cette maison de retraite où on l’a rangée, loin de ce monde qu’elle ne comprenait plus, loin de nous qui ne la comprenions pas.

L’amour est un concept complexe. Dans l’absolu, aimer c’est se donner à l’autre, aux autres, comme se donne le soleil, sans réfléchir, sans compter, sans volonté de recevoir. Or, chacun applique ce concept de manière assez aléatoire.

Le malentendu.

L’amour filial apparaît être l’incarnation, la source de la théorisation première. Dieu aimant son fils, son fils chérissant les hommes, ces hommes qui aujourd’hui encore le crucifieraient en vociférant sur l’orgueil de ceux qui se croient supérieurs…

Ma grand-mère adorait le petit Jésus avec une candeur touchante. Elle transportait sur elle, contre son cœur, une myriade de médailles azurées et argentées qui la protégeaient de toutes les incursions lucifériennes possibles : la foudre, la grêle, le mildiou, la misère. La misère. La misère affective. Pas de médaille à invoquer contre le manque d’amour.

 

« Enfin je suis père ! » On peut traduire : « Je ne suis plus un fils. »

Mais a-t-il été un fils ? Ma grand-mère a-t-elle été  une mère ?

Je l’ai souvent entendu dire qu’elle ne savait pas quand ni comment elle l’avait conçu. Cet aveu qui faisait se tordre de rire oncles, tantes, et cousins, me laisse encore songeuse aujourd’hui.

Ma grand-mère n’a jamais été femme, ma grand-mère n’a jamais été une femme. Elle est morte, ironie, le jour de son quatre-vingt-quatorzième anniversaire, sans avoir vécu.

 

« He bien quoi, elle a eu une vie très agréable ! Elle n’a jamais travaillé, ce n’est pas comme nous. Et puis à son âge … c’est légitime de céder la place !

Il ne faut pas pleurer ma chérie, elle est bien mieux là où elle est… Quand tu penses à la fille de Simone, qui est morte à quarante ans, ça c’est un véritable drame ! Un accident de voiture tragique ! La vie est vraiment injuste ! Alors que ta grand-mère...

Pas de chaise roulante, pas d’Alzheimer, pas de démence sénile ! Le bonheur ! s’exclament mes pragmatiques tantes. » 

Pas de chaise roulante, pas d’Alzheimer, pas de démence sénile, pas de passion, pas d’exaltation, pas de jouissance, pas d’orgasme, pas d’amour !

Quatre-vingt-quatorze ans à se plier à la volonté des autres… « Si Dieu veut ma fille ».

Mais Dieu ne veut rien mamie !

Rien !

On ne gagne rien à chercher la paix en s’en remettant à la volonté du plus fort !

Le plus fort, ce n’est jamais Dieu ! L’humanité n’est pas fondamentalement bonne, trop imparfaite et les hommes bons sont des intrus ! Des erreurs, des incongruités…

Tendre la joue gauche revient à se faire dévisser la tête par la répétition sans fin de la force qui jamais ne se lasse, jamais ne comprend sa faiblesse !

 Il n’y a pas de place pour la volonté de Dieu dans un monde soumis à la faiblesse.

 

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Published by Antigone - dans Si Dieu veut...

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