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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 15:30

Eric :

Mamie, je ne suis pas loin.

Au fond du jardin.

Je fume.

Je sais. Je devrais arrêter.

Tu n’aimais pas me voir fumer. Tu n’aimais pas lorsque je te regardais avec "mon œil sombre"et tu me traitais alors comme le petit garçon que tu avais l’habitude de promener dans la cour de la ferme.

Il ne faut pas courir, il ne faut pas jouer avec les outils, il ne faut pas parler trop fort, il ne faut pas poser trop de questions! Non, il ne faut pas...

Ce n’est pas bien Eric ! Il ne faut pas fumer ! C’est une mauvaise habitude qui te détruit la santé ! Et puis, ce n’est pas joli, oh, non ! Non, vraiment pas joli du tout !

Ce n’est pas bien !

Il est trop tard pour poser la question, bien sûr, mais j’aurais aimé que tu me définisses ce qui est bien.

Et surtout que tu m’expliques pourquoi on préfère le mal ? Le plus souvent.

Pourquoi s’écrase-t-on devant lui ? S’il prolifère c’est que nous sommes trop lâches pour le contenir et l’anéantir. Non ?

Est-ce bien de se soumettre aux autres, même et surtout aux violents, aux colériques, aux cons, est-ce bien d’ignorer les conflits afin d’avoir la paix, est-ce bien de ne jamais se battre ? Quel intérêt à tendre la joue gauche, incessamment, aux imbéciles, aux fâcheux, aux vilains ? Se faire rouer de coups est-il gage de sérénité ?

Alors voilà, faute de courage, Véronique parade dans ta maison alors que tu viens de mourir ; Emmanuel mesure la distance immense qu’il y avait entre vous, Marc, qui te couvrait d’hypocrites caresses, me traite comme le dernier des avortons et compte les petites cuillères en vermeil, s’irritant à chacune de mes paroles et Maman… Maman !

Elle se tient loin de moi, comme pétrifiée par mon regard implorant. Elle tourne dans la maison comme une ombre et sursaute au moindre bruit, guettant tout mouvement en provenance du salon rouge.

Je suis caché ici, sous le saule pleureur, et personne ne me cherche. Je n’existe pas pour eux. J’en ai assez. Etre invisible, c’est nerveusement très éprouvant.

Mais en réalité personne ne communique vraiment avec autrui. On ne partage rien dans cette famille, pas même une discussion. On ne sait pas faire. On ne veut pas. On risquerait d’y laisser quelque chose !

Je ne supporte pas le regard ouvertement méprisant de Véronique et de Marc.

Les hommes bons, s’ils sont faibles, se font tuer, étouffer. L’intolérance et la cupidité sont des armes de destruction massive, à l’échelle individuelle, mais aussi à l’échelle mondiale. Il me suffit d’observer ces abrutis. Pauvre Zarathoustra, comment veux-tu que le surhomme survienne au milieu de tant de médiocrité satisfaite ?

Mes cousins n’expriment rien. Juste un peu d’agacement. Tout ce temps perdu. Pour une vieille femme qui commençait sérieusement à nous taper sur les nerfs. Toi, ma pauvre mère de substitution.  La seule chose qui les intéresse : expédier l’administratif et liquider la succession. Ils attendent depuis longtemps.

Aucune émotion.  

Je te laisse, Antigone arrive. Elle m’apporte une assiette avec du fromage et de la charcuterie et me pique une cigarette en échange. Et oui, elle aussi succombe de temps en temps à la volupté de la nicotine, mais ça tu ne l’as jamais vu, elle avait trop peur de te décevoir, pas envie de t’expliquer que ce petit vice lui est parfois nécessaire pour vivre ! Elle pleure. Elle est en colère. Elle crie. Elle n’a pas faim.

Elle rumine des idées de toutes les couleurs depuis ce matin.

Elle se sent très seule. Condition humaine à la con !

Elle invoque Dieu et lui demande des comptes. Là, tout de suite !

Je lui dis qu’il n’y peut rien, que la liberté de l’homme réside aussi dans sa capacité à faire le mal. Et que, sans doute, les choses ne pouvaient être autrement, parce qu’il ne faut jamais cesser de se battre, et que tu avais renoncé depuis longtemps, à te battre.

Comment as-tu pu accepter le règne de cette médiocrité affective, toi qui croyais en Dieu ?

Enigme insoluble.

 

 

 

 

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Published by Antigone - dans Si Dieu veut...

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