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24 janvier 2013 4 24 /01 /janvier /2013 14:54

ACTE I

Juin.

 

Au fond d’un petit lit étroit, presqu’un lit d’enfant, Colombe dort. Respiration difficile. Reliée à une machine qui l’aide à inspirer, le tube lui blessant les narines.

Elle a eu très peur de ne plus jamais retrouver le souffle. Elle n’a pas compris ce qui lui était arrivé : le sol s’était dérobé sous ses pieds, l’air lui avait manqué, elle avait du appeler à l’aide, aveu de sa faiblesse. Personne n’avait répondu. C’est étrange, dans une maison gériatrique, que rien ne soit prévu en cas de défaillance, comme si, le mot d’ordre était de laisser faire et surtout de laisser mourir.

Electre était arrivée, agacée d’être dérangée dans son oisive vie de femme d’homme d’affaires, et avait finalement pris les choses en mains. L’hôpital, l’autre chambre, la promiscuité, la grande faucheuse tapie au plafond telle une chauve-souris, les visites, les filles en larmes, les roses laissées à l’infirmière : la machine à oxygène.

Puis, soudaine rémission, l’espoir de revenir à la maison, auprès de ses fantômes, auprès de sa fille peut-être, pour mourir dans l’intimité du cercle de sa petite vie.

Le retour à la maison de retraite pour toute convalescence.

La petite chambre au deuxième étage du grand navire de béton et d’acier.

Etrange lieu pour terminer sa vie.

Un purgatoire aseptisé aux murs vanille.

Avec vue sur l’enfer, au cas où l’on y échapperait par la suite.

Le processus est enclenché. Désormais, Colombe veut partir au plus vite, loin, si Dieu veut !

Les draps ne sont pas les siens, ni dentelle, ni motif au crochet ; la couverture est en polaire : elle que seul son plaid en mohair réchauffait. Le couvre-lit, jaune et bleu ressemble à ceux que l’on jette négligemment dans les hôtels sans âme. Colombe aime le rose et l’abricot.

Les murs sont jaunes, un jaune écœurant, façon crème anglaise ou beurre frais. Lisses. Sans fissure, sans ombre, sans tâche. Sans âme. Non pas sans histoire…

Une odeur indéfinissable baigne les lieux.

 

          Lorsqu’elle avait intégré cet établissement, un an et demi auparavant, elle avait rué de toutes ses forces contre cette mise sous tutelle sauvage. Elle refusait de céder, pour la première fois de sa vie ! Elle pressentait le piège et refusait qu’on l’y précipite. Elle avait toute sa tête malgré ses quatre-vingt-douze ans ! Et puis elle avait de l’argent, tout est possible quand on a de l’argent ! Elle voulait mourir chez elle et ne voyait pas où était la complication !

          La complication faisait six cent mètres carrés, comportait deux étages et se situait à une demi-heure de la ville où résidait sa progéniture.

Ses forces déclinant, il aurait fallu engager une aide à domicile à temps plein et s’organiser pour se relayer auprès d’elle. Trop coûteux, déclara la collectivité. C’est-à-dire Electre. Jacques avait appuyé involontairement la décision de sa sœur lorsqu’il avait fait remarquer, avec la finesse et la subtilité qui le caractérise, que maman pouvait encore vivre dix ans et qu’à ce rythme là, l’héritage serait vite dépensé, ce qui était impensable et inadmissible. On ne pouvait dilapider aussi bêtement un argent qu’on avait tant espéré. Véronique avait approuvé bruyamment, et Emmanuel, cédé. N’était-ce pas la solution la plus simple ? 

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Published by Antigone - dans Si Dieu veut...

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