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24 janvier 2013 4 24 /01 /janvier /2013 22:47

Antigone et Clémence avaient tenté d’expliquer que cet argent appartenait à leur grand-mère et qu’elles ne comprenaient pas où était le problème, plaidant pour la tierce personne. On leur avait rétorqué qu’il était ridicule de dépenser autant ainsi quand on pouvait tout simplifier via la maison de retraite. L’argumentation fut spécieuse. Mais incontestable. La logique mathématique étant érigée en raison absolue, il fallut consentir de mauvaise grâce, la lutte s’avérant parfaitement inutile.

La solution du Doux repos, maison de retraite moderne pour heureux vieillards en mal de dernier refuge fut ainsi adoptée dans le bruit et la fureur : l’insurrection de Clémence, l’impuissance convulsive d’Antigone, la lâcheté des deux frères, la jubilation des deux femmes, la coalition des cousins.

 

         A droite du lit, une table de chevet à roulettes en plastique blanc sur laquelle se trouve le seul objet personnel qu’elle ait eu envie de prendre auprès d’elle : un cadre en argent, protégeant deux photos : Victoire à soixante ans, quelques années avant ce satané cancer, en tailleur ivoire. Elle porte ce collier de perles roses qu’elles avaient acheté ensemble ; Emile, en Algérie, à cheval, son borsalino visé sur le crâne, un sourire enfantin illuminant son visage. À côté, des médicaments, un verre d’eau et un mouchoir brodé. Lorsqu’elle se tourne pour attraper ce vestige de son trousseau, elle aperçoit à travers la baie vitrée les montagnes au loin, derrière des immeubles, et les nuages, gris le plus souvent. Quel mois sommes-nous ? Que de pluie ! Un bruit atténué de voitures glisse jusqu’à elle.

Elle s’évade très loin. Au bord de la mer, il y a plus de quatre-vingt ans, lorsqu’elle courait sur la plage avec Victoire et n’imaginait pas qu’un jour elle vivrait en France, de l’autre côté. Son père, un italien blond et fort, aux belles moustaches dorées, avait épousé une solide maltaise d’origine aristocratique aux cheveux et aux yeux sombres, ces yeux que Colombe avait transmis à Antigone. Elle ne pensait pas qu’un cousin par alliance, aux origines floues l’épouserait, ni qu’elle devrait un jour quitter l’éden. Elle n’avait jamais retrouvé un endroit aussi beau que l’Algérie. Jamais vu une eau aussi pure que là-bas, un soleil plus chaud, des dattes si gorgées de miel. Et elle savait qu’elle n’y retournerait jamais. Elle passa le reste de sa vie dans le regret de cet ailleurs qui l’avait vu naître ainsi que ses enfants.

 

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Published by Antigone - dans Si Dieu veut...

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