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4 février 2013 1 04 /02 /février /2013 19:02

Septembre.

 

Le quotidien est rythmé par les repas. Le petit déjeuner, le déjeuner, le goûter, le dîner.

Désormais, Colombe s’habille, elle utilise même le parfum à la verveine et descend avec les autres. On lui a réservé une place à côté d’une tout petite femme toute ronde, plus jeune de quelques années, qui a depuis longtemps largué les amarres vers un rivage lointain, peuplé d’un passé effiloché dont elle cherche à combler les trous durant de longues pauses. Les autres tables sont hantées par des gens semblables. Tristes fantômes, livrés à leurs mémoires mortes, dont l’instinct de survie a laissé place à une sénilité protectrice. Aucune conversation sensée n’est possible, pas d’échange, pas de lien, juste des êtres dérivant sur le Styx sans se voir. Ni cri, ni chant. Le néant.

Pour ne pas devenir fou, l’esprit s’échappe. Il vacille. Puis cède.

Le regard s’éteint, le langage s’étouffe.

Etrangement, le corps, lui, semble reprendre souffle. Les jambes fonctionnent mieux sans la tête. Elles ne rechignent plus à rien. Et la vie devient une suite de mécanismes réflexes : descendre se nourrir, remonter se reposer, prendre les médicaments, regarder les images, toutes les images, autour, ne plus rien attendre.

Tout est simple lorsqu’on se soumet aux bras du destin. Calme et docile, enfin, pensionnaire assagie, elle avait rejoint les autres. Elle sourit à sa voisine, à tous, elle dit merci madame, vous êtes gentille mademoiselle, cette soupe est délicieuse, oui je prendrai un dessert. Le goût a disparu lui aussi.

Elle cuisinait beaucoup se souvient-elle lorsqu’on lui apporte une tarte aux pommes sans saveur. Elle avait un truc pour relever le goût de n’importe quel fruit : une pâte brisée maison, des morceaux de pommes, prunes, ou abricots, et de la gelée de cassis ou de mûres.

Gelée de cassis du jardin. La vapeur qui embaumait la maison jusqu’au grenier, Clémence se brûlant en léchant la cuillère pleine de gelée. Les pommes du verger, fierté d’Emile, rouges et vertes, petites et acidulées. Les écureuils dans les branches du noyer. Minuscules éclairs roux. Si gracieux ! Au fond du jardin. Juste avant le potager. Elle en avait apprivoisé un. A force de patience et d’observation. Un tout petit, roux comme une châtaigne, avec une queue en panache. Un jour il a disparu. Un chat l’aura tué avait dit Marc. Marc. Lui aussi adore faire la cuisine. Si on l’écoute il sait tout faire ce garçon ! Il a même décoré la cuisine de sa mère, c’est pour dire ! Elle, elle ne sait pas faire la cuisine. Pas même une omelette. Elle ne sait pas faire grand-chose d’ailleurs dans une maison.

 

Le goûter est servi dans la chambre. Un thé dans un gobelet en plastique et une pâtisserie aseptisée industrielle. Sauf les jours où Clémence apporte des macarons, ou des meringues. Quelle gourmande cette petite, comme moi ! Pas de tasse. Trop d’entretien. Electre n’a pas voulu en apporter une. On ne va pas commencer à céder à tous ses caprices !

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Published by Antigone - dans Si Dieu veut...

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