Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 février 2013 1 11 /02 /février /2013 22:33

Papa n’est pas souvent là.

Mais lorsqu’il rentre, il ne peut plus me confondre avec elle maintenant que nous ne vivons plus sous le même toit. Avant, en ville, il ne nous distinguait que grâce à un détail infime, minuscule, un petit point secret, noir, caché sous le menton, un grain de beauté qui n’avait poussé que chez moi. Une marque de fabrique, la seule qui soit totalement mienne. Une tache. Un peu comme si la plume s’était trop attardée sur l’esquisse, signature un peu épaisse de la nature. Brouillon de l’autre, celle que je ne suis pas et qui pourrait être moi.

Victoire.

La réussie.

Celle qui peut tout.

Deux existences pour un seul cœur.

Je ne suis que Colombe, mais Victoire existe pour nous, pour moi.

Victoire morte, je ne suis plus. Ma force disparue.

On dit que l’on trouve aide et assistance dans le mariage. C’est ce que j’ai cru lorsqu’Emile m’a choisie. Je pensais avoir une chance d’exister en devenant à mon tour femme et mère.

C’est de toute façon ce pour quoi j’avais été élevée.

Je n’y ai rien compris.

Je n’avais jamais entendu parler ni des hommes, ni d’amour, quant aux enfants, et bien, je n’en savais rien non plus.

On ne vous explique pas la douleur de l’intimité, la souffrance de la mise au monde, la solitude inéluctable auprès d’un homme qui ne vous connaît pas vraiment.

Il faut obéir. D’accord, c’est dans l’ordre des choses. Cela, je l’ai toujours fait.

J’ai continué.

Emile est un homme bon. Enfin, je crois. Petit, rond. Je suis un peu plus grande que lui. Beaucoup plus mince. Il monte à cheval, rit fort, boit peu, mange beaucoup.

Il a les mains épaisses du terrien. J’ai les mains blanches et douces, mais je suis une travailleuse : elles ont du caractère !

Nous allons essayer de nous entendre. Je sais dire oui. Cela semble lui convenir. Je ne connais pas cette joie dont parlent les romans, mais je ne suis pas malheureuse. Non.

Le temps passe. Les enfants grandissent.

J’attends.

La récolte, la pluie, l’hiver, puis le printemps. Un nouvel enfant. Une nouvelle moisson.

L’ordre des choses est immuable, et rien ne semble devoir perturber le cycle des saisons.

La guerre éclate.

Je ne suis pas sûre d’avoir compris ce qui s’était passé. Au fond, nous étions chez nous, depuis ma grand-mère, et nous nous entendions bien avec eux.

Notre culture était la leur, mêlée des bribes d’un passé oublié. Les portes s’ouvraient. Nous aurions pu devenir quelque chose de bien.

Mais Dieu en a décidé autrement.

Je me demande si Antigone n’a pas raison.

Il est trop facile de se réfugier derrière le Destin.

Facile, et non sans conséquence.

J’ai attendu toute ma vie que Dieu me manifeste sa volonté, qu’il me guide dans mes choix, qu’il m’indique la voie. N’ayant jamais de signe pour contrarier la volonté des autres, je m’y suis toujours pliée.

Et aujourd’hui aussi, j’accepte. Tout.

Par faiblesse. Par fatigue. Et puis, surtout, parce que je ne sais pas faire autrement.

Il sait que je n’ai jamais voulu rien faire de mal. Peut-être me pardonnera-t-il d’avoir eu la faiblesse de me reposer entre les mains des hommes, pensant suivre Sa volonté. 

Partager cet article

Repost 0
Published by Antigone - dans Si Dieu veut...

Présentation

  • : Chroniques des jours ordinaires...et des autres
  • : Chronique quotidienne des aventures minuscules d'un être humain en proie... à lui-même. Billets d'humeur sur les temps qui courent, le monde qui tourne comme il peut, vous, moi, nous quoi!
  • Contact

Recherche

Liens