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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 11:33

Je dois écrire un texte que je devrais lire demain, pour mamie. Quelques mots de circonstance.  On me l’a dit. Je dois.  J’ai fait des études de Lettres. Je suis la mieux placée pour faire quelque chose de correct. Correct. Correction. Politesse. Je ne veux pas faire quelque chose de poli, un texte bien lisse sans interligne. Je veux dire ce que je sais d’elle.

Bien peu de choses en fait. Les mémoires sont sélectives, la mienne ne déroge pas à la règle. Contrairement à mes cousins qui connaissent toutes les histoires de famille dans l’ordre et le désordre, je ne me suis jamais intéressée qu’à ce qui me permettait de comprendre mamie, de l’aimer. Les anecdotes, si elles peuvent faire sourire, m’ont toujours apporté une profonde mélancolie.

Que sais-je vraiment de toi, au fond ? Qui étais-tu avant d’être ma grand-mère, étais-tu autre chose que cette image fanée dans le cadre désuet de cette maison d’un autre siècle ?

Reprenons. Les jumelles sont nées au début du XXème siècle en Algérie. La nature ayant exaucé mon arrière-grand-mère à l’excès laissant sa sœur dans les affres d’une stérilité déconcertante, cette femme admirable avait décidé de partager sa double maternité en offrant une de ses filles. Colombe a grandi au premier étage de l’immeuble familial avec sa tante ; Victoire a été élevée au second avec sa mère. Victoire, « l’aînée », et Colombe appartenaient à la classe des privilégiés d’Oran.

Nous avons toujours porté les toilettes les plus élégantes, du sur-mesure, dans les draps les plus fins. A quinze ans nous sortions en chapeau sous la surveillance de notre gouvernante. Nous apprenions le piano, la dentelle, Dieu, la dévotion.

Le dévouement, la soumission, le sacrifice.

Victoire était la plus adroite, la plus vive ! Elle réalisait les broderies les plus fines ! Elle avait des doigts de fée !

J’aurais aimé lui ressembler...

Elle était la plus brillante, elle a fait des études alors que moi je n’en étais pas capable, maman avait raison de me garder à la maison avec ma tante. J’ai appris à cuisiner, à tenir une maison, c’était bien plus utile ! Je regrette aujourd’hui de ne pas avoir continué un peu plus mais Dieu ne l’a pas voulu ainsi.

Dieu, mon arrière-grand-mère, mon grand-père. La vie.

Lorsque Victoire s’était mariée, à vingt ans, Colombe avait perdu sa sœur pour la seconde fois. Livrée à elle-même elle s’imaginait entrer au couvent.

En souriant.

Le jour de mes vingt-sept ans, un homme est venu parler à mon père. Je pensais qu’il venait pour ma plus jeune sœur. J’ai été très surprise qu’il demande ma main, c’était un cousin par alliance qui ne m’avait vu qu’une ou deux fois au cours de fêtes de famille. Pourquoi s’est-il décidé à m’épouser ? Il ne me connaissait pas.

Croyant rester fille dans la douce lumière de sa dévotion pour Dieu, Colombe avait accepté sans comprendre ce destin improbable qu’on lui choisissait : le mariage. Elle devint donc femme et mère en moins d’un an. Elle avait depuis toujours appris à être une jeune fille soignée, soigneuse et effacée. L’archétype de la femme modèle, modelée, formatée par une éducation rigide qui n’accordait que peu de place aux qualités de l’esprit et de la sensibilité. Elle accepta de remplir son nouveau rôle au nom du fatum qui gouvernait sa vie. Elle oublia qu’elle était Colombe pour devenir Madame Emile Granier. 

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Published by Antigone - dans Si Dieu veut...

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