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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 12:03

Véronique s’inquiète des fleurs avec une gaieté déplacée. C’est étrange, l’ambiance est festive dans la vieille maison de campagne. Nous sommes rassemblés autour de repas substantiels comme pour une longue réunion de famille. Personne ne parle de la morte qui repose pourtant parmi nous, de l’autre côté du mur. Rien à dire. Juste faire vite, très vite, qu’on en finisse !

«Bon ! La musique est prête, les lectures sont choisies. Et ton texte, tu nous le montres ? Comment cela il n’est pas prêt ? »

Bien sûr que non, mon texte n’est pas prêt ! Je suis bloquée. J’ai honte. Mais je suis incapable de faire ce qu’ils me demandent : un résumé de l’existence de Madame Emile Granier. Une fiche nécrologique. Une énumération grotesque de faits, de dates.

Et puis, je n’en ai pas envie !

Ma sœur va se joindre à moi. Alors que nous nous sommes insurgées contre le sort réservé à notre grand-mère, nous ressentons une immense culpabilité, celle d’avoir baissé les bras. Notre fratrie, avec Clémence, est construite sur la douleur d’être imparfaites ; notre sentiment d’impuissance nous submerge sans cesse. Le masque de la folie se presse souvent sur nos visages afin de cacher cette conscience angoissée de n’être que d’infimes poussières, mais il ne suffit pas à nous dissimuler complètement. A l’inverse, mes cousins ressentent un sentiment d’absolution. C’est très étrange mais je les envie presque de ne jamais regretter d’être ce qu’ils sont, d’avoir confiance en leur nature. Pour eux les choses sont simples, et il est évident que nous sommes compliqués, torturés, je les soupçonne même de nous croire dérangés. Perturbés que nous sommes par le divorce de nos parents. Rien de plus. Surtout pas. Ne cherchons pas plus loin.

            Pourtant je suis fatiguée d’être en guerre contre moi-même, en guerre contre le monde. J’ai mal au ventre, au cœur et au crâne. Symptomatiquement. Symboliquement. Somatiquement. Je ne sais pas pourquoi je n’arrive pas à accepter les choses telles qu’elles sont. Une rage sourde se déverse en moi comme de la poix bouillante : qui a le droit de m’imposer quoi que ce soit, dans ce monde qui ne respecte rien ? Plus on grandit plus nos ailes s’atrophient sous les coups, et je veux garder les miennes ouvertes.

« Il faut accepter le monde tel qu’il est, tu ne le changeras pas ! Mais enfin, arrête de te mettre en colère pour des choses qui n’en valent pas la peine ! La vie est ainsi faite ! »

Mais moi je ne sais pas être autrement que ce que je suis : un monstre d’insatisfaction en lutte perpétuelle. Lutte contre l’absurde, refus de l’injuste, batailles contre des moulins à vents. Les cons. Tous ceux qui se contemplent le ventre en clamant que tout va bien puisque leur ombilic se porte bien. Le monde est bien comme il est, décrètent-ils dans un élan de panglosserie intolérable.

« Ne va pas te faire d’ulcère, accepte les choses telles qu’elles sont et tout ira bien ! Il te faut mettre de l’eau dans ton vin Antigone, tu es une adulte maintenant ! »

Electre, malgré une intelligence avérée par de multiples diplômes, est d’un consensualisme affligeant. L’argent est son seul maître ; l’argent est leur maître à tous. La parole d’une pauvre fille sans autre ambition que celle d’être fidèle à ce qu’elle est ne peut avoir le moindre poids. J’ai appris à garder pour moi ce que j’avais sur le cœur, l’âme et la conscience, devant ces gens incompréhensifs, mais, aujourd’hui que mamie est morte, moi aussi j’ai vieilli brutalement et je…

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Published by Antigone - dans Si Dieu veut...

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