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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 23:31

Cependant, la déférence a ses limites. Et le chagrin est assez mal joué par cette bande d’imposteurs. De biens piètres pleureuses.

Ils tiennent des propos qui me dérangent. Après tout Mamie avait quatre-vingt-quatorze ans, sa mort est normale ! Cela faisait longtemps qu’on s’y était préparé.

Ça doit être pour ça qu’ils l’ont mise dans cette maison de retraite, pour mieux se préparer à sa disparition…pour que le deuil à venir soit moins douloureux, le processus simplifié !

 

Electre :

Maman est morte! Maman est morte.

Enfin.

L’agonie a été longue. Cela devenait insupportable d’assister à un tel spectacle. Insupportable. D’ailleurs je ne suis pas restée près d’elle lors de ses derniers moments. J’ai préféré fuir. Emmanuel a pris le relais. Elle l’attendait pour mourir de toute façon. Les infirmières m’ont confié qu’elles avaient rarement vu des gens aussi entourés que maman dans leurs derniers moments...

Maintenant elle est étendue à côté, sans vie. Et je suis là, debout dans la cuisine à effectuer des mouvements qui n’ont de sens que pour ceux qui m’entourent. Je mets la table, range des verres, ouvre les placards, cherche le plateau. Maman où as-tu rangé le plateau ? Tu ne le ranges jamais au même endroit. Maman ?

Véronique s’approche de moi avec cet air douceâtre que j’abhorre. Elle a investi la maison avec une assurance inquiétante. Mais je n’ai pas la force. La force de l’affronter, de me redresser et d’imposer mon droit d’aînesse. Décider. Je n’en ai pas envie. Quelque chose vient de se briser. Maman est morte. Enfin!

Et je ne sais plus qui je suis. Je ne pensais pas réagir de cette manière. Je croyais être épuisée par sa vie qui s’éternisait ; je souhaitais cette fin depuis si longtemps, pour elle, bien sûr, qui souffrait tant d’être encore ici parmi nous, impotente.

Pour moi surtout !

Marre de jouer les filles parfaites, de devoir supporter ses caprices, ses radotages, de me sacrifier. Mon auréole de sainteté a été durement gagnée ! Et maintenant ?

La tête me tourne, je suis prise dans un vertige, un cauchemar. La délivrance tant attendue ne se réalise pas. Pas pour moi. Pas encore. En revanche, ma chère belle-sœur est resplendissante. Elle a l’air extatique. Elle régit les lieux avec aisance et plaisir. On pourrait se croire à la veille d’un mariage.

Emmanuel est effondré. Petit garçon en larmes. Petit garçon…

Je ne sais pas ce qui m’arrive. Je suis fatiguée. J’aimerais le prendre dans mes bras, le serrer, pleurer avec lui, qu’aujourd’hui il redevienne un frère, mon frère. Mais, je ne sais plus comment faire. C’est trop tard. Il y a longtemps que nous ne sommes plus frère et sœur, que nous ne nous comportons plus comme tels. Avons-nous jamais été proches ?

C’est un sentiment étrange, passager, il est vrai. Soubresaut mièvre de tendresse au bord du gouffre. La dernière fois que je l’ai ressenti, c’était à la mort de papa.

Cela me passera vite.

Véronique s’approche un peu plus près. Elle va me prendre le bras. Ne me touche pas ! Eloigne ta main froide, tes ongles griffus. Que me veux-tu toi qui me hais depuis toujours et que je méprise ?

Antigone vient d’entrer dans la cuisine. Je ressens sa tristesse et sa colère. Une lueur farouche allume ses yeux rougis par les larmes. Cette lueur. Cette distance aussi. Je les connais pour les avoir si souvent vu dans les yeux de sa mère. J’aimerais lui parler, lui expliquer…

Mais regarde-moi donc petite boule de nerfs et de révolte ! Les choses ne sont jamais simples dans la vie ! Comprends-le enfin ! Oui, j’aurais pu garder ta grand-mère auprès de moi, mais je ne l’ai pas voulu ! Elle pouvait être si difficile à vivre ! Alors j’ai été lâche et mesquine. Par vengeance sans doute. Toutes ces années d’incompréhension entre ma mère et moi, entre elle et nous, ses enfants. Moins avec Jacques, cet imbécile, incapable de prendre une décision tout seul !… le fils préféré. Si seulement papa était encore en vie ! Tout aurait été tellement plus simple si elle était morte en premier ! Mais non, il a fallu qu’il parte me laissant face à maman.

Seule.

Seules dans notre difficile filiation, à étrangler un peu plus chaque jour ce nœud que nous n’avons jamais pu dénouer sans éprouver une souffrance intolérable. Son incompréhension, ma grande jeunesse. Expier la faute. Voilà ce que j’ai fait pendant toutes ces années. Parce qu’elle ne voulait pas entendre ! Elle ne pouvait pas comprendre dans sa bigoterie les conséquences de son intolérance et de son puritanisme ! En m’obligeant à garder cet enfant, fruit de mon inconscience, elle m’a condamnée. Je n’avais pas seize ans…alors voilà ! Je n’ai jamais pu lui pardonner son insensibilité, son regard lorsqu’elle a compris que j’étais désormais maculée.

 Nous étions trop différentes pour pouvoir vraiment nous entendre. En vieillissant, les choses ne pouvaient guère s’arranger, surtout sans papa.

Pendant ce temps, cette garce de Véronique a joué les belles-filles exemplaires ! Toutes ces années de simagrées ! Singeant, imitant, jouant l’épouse soumise et dévouée du grand fils chéri afin de s’attirer les faveurs de maman : je vais à la messe, écoute le pape, ne porte jamais de jupe au-dessus du genou, ni les cheveux en-dessous des oreilles, écoute vos conseils religieusement et ne fais pas de fellation à mon mari... Hypocrite ! Tu n’as jamais compris que maman était un être bien plus complexe que cette femme d’un autre temps qu’elle paraissait être. Elle ne s’est jamais retrouvée en toi. Non, elle ne s’est jamais sentie proche de ton personnage. De tes manières, de ta minauderie, de ta moue pincée et de ton mépris pour la terre, pour ce qui est simple.

Maman était une pragmatique confite de croyance. Elle avait la main verte et respectait la nature. Elle avait un bon sens paysan, et ne cherchait pas à paraître quelqu’un d’autre, à jouer. Elle était irrémédiablement elle-même. Avec tout ce que son éducation avait pu brimer de naturel, de spontanéité, avec les conséquences inéluctables du formatage sur un esprit faible et soumis, elle était.

Je te giflerais si je n’étais pas aussi lasse. Et puis, il faut que je me contrôle malgré tout l’agacement que ton comportement provoque : tu peux être mon alliée pour la suite des opérations, bien malgré toi, certes, puisque tu cherches ton avantage avant tout, mais une précieuse alliée malgré tout.

Il me faut donc accepter de te voir écarlate de plaisir dans ton rôle d’hôtesse. Me taire, attendre que ça passe. Que passe cet état que je ne parviens pas à contrôler.

Cette douleur est intolérable.

Je ne comprends pas.

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Published by Antigone - dans Si Dieu veut...

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