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13 février 2013 3 13 /02 /février /2013 11:28

La chauve-souris se laisse tomber du plafond, comme une araignée, fascinante.

Son aile aigüe effleure le cou de Colombe qu’elle enveloppe, sombre, opaque.

Le souffle s’accélère, puis s’enfuit. La parole aussi.

  

Plus tard, dans la journée.

L’hôpital, encore.

Chambre seule, pour une fois.

Les enfants sont là.

Les petits aussi.

Non.

Antigone ?

 

Personne ne l’a prévenue !

Clémence la gourmande non plus.

Et Emmanuel ?

Electre n’a pas l’air de vouloir les appeler.

Sa voix est aigre.

Elle gesticule,

rouge.

 

Jérémie dit qu’il ne comprend pas où est le problème.

« Comment les accuser d’être indignes

alors qu’ils ne savent même pas ? »

Il part.

Où va-t-il ?

Les minutes semblent des années, la souffrance est abominable. Retrouver le souffle. Retrouver le souffle. Le temps de les revoir. Une dernière fois. Partir avec leur image. Egoïstement.

 

Antigone est là. Elle me parle.

Sa mère aussi. Au revoir Claire.

 

Au revoir.

 

Ma petite fille.

Ne me regarde pas ainsi, le combat a commencé

et je sais que je ne gagnerai pas cette fois-ci.

La bête a achevé son œuvre, elle s’agrippe à mes côtes, glisse contre mes poumons et cherche à sortir enfin.

 

Où est mon petit ?

 

Electre ne veut pas qu’Antigone l’appelle :

il est parti passé la semaine à l’autre bout du pays ;

il risque de se tuer

sur la route

pour me voir

une dernière fois.

Mon Dieu,

Non !

Je ne veux pas

prendre ce risque !

 

Je vais mourir sans le revoir.

 

De toute façon

il est

trop tard

pour parler.

 

Pour dire.

 

Juste un dernier regard.

Pourtant.

J’attendrai pour partir !

Lutter !

 

Lutter…je le veux !

24 octobre, au matin.

Ah,

Emmanuel !!

Enfin. La main dans ta main.

Libérée.

 

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Published by Antigone - dans Si Dieu veut...
11 février 2013 1 11 /02 /février /2013 22:33

Papa n’est pas souvent là.

Mais lorsqu’il rentre, il ne peut plus me confondre avec elle maintenant que nous ne vivons plus sous le même toit. Avant, en ville, il ne nous distinguait que grâce à un détail infime, minuscule, un petit point secret, noir, caché sous le menton, un grain de beauté qui n’avait poussé que chez moi. Une marque de fabrique, la seule qui soit totalement mienne. Une tache. Un peu comme si la plume s’était trop attardée sur l’esquisse, signature un peu épaisse de la nature. Brouillon de l’autre, celle que je ne suis pas et qui pourrait être moi.

Victoire.

La réussie.

Celle qui peut tout.

Deux existences pour un seul cœur.

Je ne suis que Colombe, mais Victoire existe pour nous, pour moi.

Victoire morte, je ne suis plus. Ma force disparue.

On dit que l’on trouve aide et assistance dans le mariage. C’est ce que j’ai cru lorsqu’Emile m’a choisie. Je pensais avoir une chance d’exister en devenant à mon tour femme et mère.

C’est de toute façon ce pour quoi j’avais été élevée.

Je n’y ai rien compris.

Je n’avais jamais entendu parler ni des hommes, ni d’amour, quant aux enfants, et bien, je n’en savais rien non plus.

On ne vous explique pas la douleur de l’intimité, la souffrance de la mise au monde, la solitude inéluctable auprès d’un homme qui ne vous connaît pas vraiment.

Il faut obéir. D’accord, c’est dans l’ordre des choses. Cela, je l’ai toujours fait.

J’ai continué.

Emile est un homme bon. Enfin, je crois. Petit, rond. Je suis un peu plus grande que lui. Beaucoup plus mince. Il monte à cheval, rit fort, boit peu, mange beaucoup.

Il a les mains épaisses du terrien. J’ai les mains blanches et douces, mais je suis une travailleuse : elles ont du caractère !

Nous allons essayer de nous entendre. Je sais dire oui. Cela semble lui convenir. Je ne connais pas cette joie dont parlent les romans, mais je ne suis pas malheureuse. Non.

Le temps passe. Les enfants grandissent.

J’attends.

La récolte, la pluie, l’hiver, puis le printemps. Un nouvel enfant. Une nouvelle moisson.

L’ordre des choses est immuable, et rien ne semble devoir perturber le cycle des saisons.

La guerre éclate.

Je ne suis pas sûre d’avoir compris ce qui s’était passé. Au fond, nous étions chez nous, depuis ma grand-mère, et nous nous entendions bien avec eux.

Notre culture était la leur, mêlée des bribes d’un passé oublié. Les portes s’ouvraient. Nous aurions pu devenir quelque chose de bien.

Mais Dieu en a décidé autrement.

Je me demande si Antigone n’a pas raison.

Il est trop facile de se réfugier derrière le Destin.

Facile, et non sans conséquence.

J’ai attendu toute ma vie que Dieu me manifeste sa volonté, qu’il me guide dans mes choix, qu’il m’indique la voie. N’ayant jamais de signe pour contrarier la volonté des autres, je m’y suis toujours pliée.

Et aujourd’hui aussi, j’accepte. Tout.

Par faiblesse. Par fatigue. Et puis, surtout, parce que je ne sais pas faire autrement.

Il sait que je n’ai jamais voulu rien faire de mal. Peut-être me pardonnera-t-il d’avoir eu la faiblesse de me reposer entre les mains des hommes, pensant suivre Sa volonté. 

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9 février 2013 6 09 /02 /février /2013 03:02

Octobre.

Puis la nuit arrive. Noire. Solitaire. Effrayante.

Alors que la journée il est difficile de garder les yeux ouverts, de ne pas sombrer, la nuit le sommeil s’enfuit, implacablement.

Les murs s’animent d’images déformées : Emile sur son lit de mort discourant sur la justice et le pardon, Victoire malade essayant de grimacer un sourire entre deux spasmes, Antigone jaune dans sa couveuse, la mer. Transparente. Et sombre aussi. La confiture de prunes. Emmanuel nourrisson rouge de larmes, enfermé dans le placard de la buanderie par sa sœur. Soleil blanc. Blé doré, dune bleue de lune. Le désert.

Le passé défile puis se rembobine.

Emile dans son costume bleu, cravate marron, la chaleur écrasante de juillet. Papa, radieux, qui me prend la main et la noue à celle de ce cousin inconnu. La robe blanche, le voile en dentelle, les roses pâles. Le lit blanc. Rouge.

Aux joues. Au front.

Un enfant tous les cinq ans. Fille, garçon, garçon.

Electre si jeune, inconsciente, Eric bébé sage ; Emmanuel oublié en pension ; Camille, la première fiancée de Jacques, pas assez bien pour lui, pas de chez nous ; le bétail égorgé dans la cour, la ferme ravagée, comment cela est-il arrivé, quelle indépendance, sans nous ils ne sont rien ; nous ne sommes pas français, nous ne sommes pas arabes, qui sommes-nous ? L’exil, le regret, l’amertume. Etrangers.

 Avant…

Maman est imposante avec son chignon de jais, ses yeux de pierre, et sa gorge de nourrice. Elle parle peu, travaille beaucoup. Le sens du devoir. Impeccable maîtrise des choses. Nous ne parlons jamais. Il y a mieux à faire. La ferme. Les bêtes à traire, à tondre, le beurre, la crème. Le potager, les plantes. Des heures de pâtisseries, auprès de la cuisinière au bois qui ronronne sans cesse : le pain, les tajines.

Les nappes brodées, les tabliers, les chemises à repasser.

Victoire est en ville chez la tante. Elle va à l’école. Elle est tellement intelligente ! Si fine ! 

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5 février 2013 2 05 /02 /février /2013 22:02

La télévision bourdonne toute la journée habillant le temps. Le temps, qui prend son sens chronologique grâce à ces émissions qui s’égrènent lentement. Colombe n’entend plus depuis longtemps. Le ballet de ces marionnettes l’hypnotise jusqu’à la nuit. Elle n’a plus la force de lire, de broder ou de dessiner et s’abandonne à cette torpeur qui ne lui demande aucun effort. Un midi, une jeune fille brune l’avait rejointe à sa table. Elle l’avait embrassé sur le front, et lui avait demandé comment elle allait, un sourire inquiet au coin des lèvres. Cette enfant aux grands yeux noirs lui rappelait vaguement quelqu’un. Une brume masquait ses traits cependant ; il lui était impossible de l’identifier. Etait-ce un fantôme qui surgissait du passé, une ombre de la télévision ? Elle avait l’air de sortir du néant, là, au beau milieu de son repas, invisible pour sa voisine, invisible à tous.

« Mais qui êtes-vous ? Je vous connais ? Je ne crois pas pourtant vous avoir déjà rencontrée. Etes-vous une nouvelle infirmière ? »

Tremblant de tout son être Antigone s’était assise pensant que la lumière rejaillirait lentement, au fil du repas. Elle s’appliqua à rester souriante et caressante, mais sentit que sa grand-mère gardait ses distances.

Puis s’était enfuie contenant ses larmes jusqu’à la porte de sortie.

 

 

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4 février 2013 1 04 /02 /février /2013 19:02

Septembre.

 

Le quotidien est rythmé par les repas. Le petit déjeuner, le déjeuner, le goûter, le dîner.

Désormais, Colombe s’habille, elle utilise même le parfum à la verveine et descend avec les autres. On lui a réservé une place à côté d’une tout petite femme toute ronde, plus jeune de quelques années, qui a depuis longtemps largué les amarres vers un rivage lointain, peuplé d’un passé effiloché dont elle cherche à combler les trous durant de longues pauses. Les autres tables sont hantées par des gens semblables. Tristes fantômes, livrés à leurs mémoires mortes, dont l’instinct de survie a laissé place à une sénilité protectrice. Aucune conversation sensée n’est possible, pas d’échange, pas de lien, juste des êtres dérivant sur le Styx sans se voir. Ni cri, ni chant. Le néant.

Pour ne pas devenir fou, l’esprit s’échappe. Il vacille. Puis cède.

Le regard s’éteint, le langage s’étouffe.

Etrangement, le corps, lui, semble reprendre souffle. Les jambes fonctionnent mieux sans la tête. Elles ne rechignent plus à rien. Et la vie devient une suite de mécanismes réflexes : descendre se nourrir, remonter se reposer, prendre les médicaments, regarder les images, toutes les images, autour, ne plus rien attendre.

Tout est simple lorsqu’on se soumet aux bras du destin. Calme et docile, enfin, pensionnaire assagie, elle avait rejoint les autres. Elle sourit à sa voisine, à tous, elle dit merci madame, vous êtes gentille mademoiselle, cette soupe est délicieuse, oui je prendrai un dessert. Le goût a disparu lui aussi.

Elle cuisinait beaucoup se souvient-elle lorsqu’on lui apporte une tarte aux pommes sans saveur. Elle avait un truc pour relever le goût de n’importe quel fruit : une pâte brisée maison, des morceaux de pommes, prunes, ou abricots, et de la gelée de cassis ou de mûres.

Gelée de cassis du jardin. La vapeur qui embaumait la maison jusqu’au grenier, Clémence se brûlant en léchant la cuillère pleine de gelée. Les pommes du verger, fierté d’Emile, rouges et vertes, petites et acidulées. Les écureuils dans les branches du noyer. Minuscules éclairs roux. Si gracieux ! Au fond du jardin. Juste avant le potager. Elle en avait apprivoisé un. A force de patience et d’observation. Un tout petit, roux comme une châtaigne, avec une queue en panache. Un jour il a disparu. Un chat l’aura tué avait dit Marc. Marc. Lui aussi adore faire la cuisine. Si on l’écoute il sait tout faire ce garçon ! Il a même décoré la cuisine de sa mère, c’est pour dire ! Elle, elle ne sait pas faire la cuisine. Pas même une omelette. Elle ne sait pas faire grand-chose d’ailleurs dans une maison.

 

Le goûter est servi dans la chambre. Un thé dans un gobelet en plastique et une pâtisserie aseptisée industrielle. Sauf les jours où Clémence apporte des macarons, ou des meringues. Quelle gourmande cette petite, comme moi ! Pas de tasse. Trop d’entretien. Electre n’a pas voulu en apporter une. On ne va pas commencer à céder à tous ses caprices !

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1 février 2013 5 01 /02 /février /2013 21:45

Pendant longtemps, on se moqua des plaintes de Colombe. Elle était paranoïaque et, comme toutes les personnes âgées, voyait le mal partout. Personne ne venait fouiller son placard, voyons !

Jusqu’au jour où Clémence, en visite, vit entrer un moineau en robe de chambre bleue élimée, aux cheveux blancs hirsutes, aux grands yeux écaillés glissant dans des chaussons rouges. Sans dire un mot, l’apparition se dirigea vers l’unique placard de la pièce. Elle attrapa un des mouchoirs brodés qui reposait sagement sur une pile bien droite, fraîchement repassé par la femme de ménage de sainte Electre.

Clémence alla chercher l’infirmière qui se trouvait heureusement chez le voisin, afin de constater la réalité de l’effraction. Colombe manifesta ce jour-là une joie bruyante et réclama les excuses de tous ceux qui la croyaient sénile !

 

               Sa visiteuse venait de « l’étage Alzheimer », et était libre de ses mouvements. Libre et abandonnée à elle-même, par les siens, la mémoire, le monde, la société et ceux qui étaient payés à la garder loin des vivants, des actifs, des bien portants.

Il n’y avait aucun moyen de l’empêcher de visiter les autres locataires, il fallait faire avec.

Quand on vit en communauté on doit prendre sur soi.

Colombe espérait secrètement que cette révélation ferait avancer son évasion de ce lieu improbable. Pourtant, on ne venait toujours pas lui annoncer son départ. Incompréhensible. Au bout de quelques temps, elle interrogea sa fille qui lui répondit sèchement qu’elle ne comprenait pas où était le problème étant donné que cette situation était la seule possible pour tout le monde. Il fallait qu’elle réalise que tous avait une vie et qu’ils ne pouvaient pas les mettre entre parenthèses pour elle.

Ne sois pas ridicule maman!

 

Colombe, qui s’était toujours résignée, le fut à nouveau. Elle n’avait plus aucun espoir si Electre avait décidé de la laisser ici. Elle le savait : personne ne contesterait la décision de sa fille. Elle craignait depuis longtemps cette situation. Le jour où elle serait condamnée sans appel pour sa faute : l’intransigeance de sa religiosité. Elle devait s’en remettre au verdict, puisque personne ne semblait vouloir l’absoudre en lui rendant sa liberté.

 

Alors elle s’adapta. Et renonça à toute résistance. Il fallait s’accommoder tant bien que mal à cette réalité. Elle qui avait toujours refusé de partager les repas dans la salle-à-manger et se faisait porter un plateau dans sa chambre, en signe de contestation libertaire, finit par céder et accepta de descendre dans la grande salle commune.

Auparavant, elle n’avait pas voulu croire que sa situation était arrêtée et ne voyait pas pourquoi elle se serait intégrée à la vie de ce lieu dont elle ne voulait rien connaître. Et surtout pas les autres. Ceux qui, comme elle, attendaient de partir ailleurs, hébétés.

 

Du jour où elle accepta de s’insérer dans cette société, elle bascula. Par contamination.

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30 janvier 2013 3 30 /01 /janvier /2013 16:52

Juillet.

            Emmanuel, Antigone et Clémence ont apporté des affaires : une bibliothèque avec quelques ouvrages, dont des albums photos, une commode pour ranger le linge, et un guéridon avec un vase. Tout le monde a trouvé ce déménagement ridicule et inutile, Colombe la première.

Electre grommelle qu’il faudra tout récupérer bientôt et que cela ne mérite pas tant de dérangement. Une vraie perte de temps ! Enfin, la fin de vie de quelqu’un ne nécessite pas autant d’attentions parce que justement, c’est la fin, que vanité tout est vanité et qu’on s’est donné bien assez de mal comme ça toute notre vie à supporter, non!

Colombe est convaincue qu’on va la ramener chez elle, ce n’est pas possible autrement, on ne peut pas la laisser ici, maintenant qu’elle va mieux, et que le temps des roses approche. Elle le sait. Cela ne sert à rien de l’installer, de recréer cet ersatz d’intimité.

Et puis, il y a cette ombre qui vient tourner dans sa chambre la nuit, et qui ouvre son placard en proférant des choses étranges.

Au bout de quelques jours, Colombe a compris que sa fille n’œuvrait pas dans son sens et s’est résignée. Elle feuilletait les albums et rejoignait Emile, souvent Victoire et maman.

"Oh, maman, pourquoi m’as-tu abandonnée maman ? Pourquoi ne m’as-tu pas gardé avec toi ? Quelle vie et pour quel résultat ? Viens me chercher ! Qu’attends-tu ?"

 

Elle reprenait vite le cours de ses pensées silencieuses ne supportant pas l’idée qu’un autre résident puisse l’entendre.

Si Dieu veut… C’est donc qu’Il le veut. Il cautionne cette fin. Je mérite d’être ici. Je mérite d’être ici ?

On ne ferme pas les portes dans les maisons de retraite, trop d’organisation. Cela implique donc qu’on ne puisse jamais être assuré de sa tranquillité. Les infirmières et les aides entrent sans frapper pour effectuer leur protocole, et on doit se régler à leur ballet particulier, bannir toute forme de spontanéité et surtout devoir être ramené au rang d’handicapé, de vieillard impotent devant sa famille, ses amis, tous.

 

Et puis tout le monde peut venir dans votre chambre.

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28 janvier 2013 1 28 /01 /janvier /2013 11:05

A gauche, une porte conduit à la salle-de-bains. Dans cette pièce ultra fonctionnelle, pas de fenêtre. La douche n’a ni cloison ni rideau, rien contre lequel on pourrait se cogner, rien sur quoi déraper, aucun paravent pour dissimuler sa nudité. Les toilettes sont juste à côté, le lavabo dans le prolongement. Le sol est en vinyle vert foncé, comme dans la chambre. Pas de rangement afin que les aides soignantes aient tout sous la main immédiatement, le savon, le shampoing, le coton, les lotions, les couches.

Les traces du temps, les cicatrices, l’ablation de sa féminité, à gauche. Exposées.

Nettoyée comme un animal, ou un prisonnier, au jet.

Elle avait vu ça dans un film.

Humiliée.

 

Plus vite.

On vous traite comme un enfant. Avec agacement, impatience, et parfois un peu de violence ordinaire.

« Mais sont épuisants ces vieux aussi avec leurs manies, leurs habitudes, pourquoi ne comprennent-ils pas qu’on n’a pas qu’ça à faire ? qu’ça va plus vite si on les douche, et qu’on les habille ? que mett’e de la crème à leur âge ça sert plus à rien ?  qu’ils n’ont qu’à attendre sagement !»

Sagement. Comme de vieilles images qu’ils finiront par devenir dans les albums et les mémoires.

 

              Colombe est pudique, depuis toute petite. Pudique et soignée. On ne doit pas imposer aux autres un aspect négligé. Manucure et pédicure ont toujours fait partie de son quotidien, tout comme le coiffeur qui soigne ses plumes argentées depuis vingt ans. Depuis l’accident comme elle l’appelle, la manucure n’est pas revenue. Le coiffeur non plus. On ne doit pas juger cela nécessaire.

« Frais inutiles, injustifiés, ridicules. Et puis quoi encore ! »

Guerlain, l’eau Impériale ; elle voudrait se parfumer, un peu, juste un sillage discret pour ne plus sentir cette odeur qui rôde autour d’elle depuis l’hôpital. Mais personne n’a remplacé le dernier flacon. Electre lui a apporté un parfum à la verveine, bon marché. Un jus d’herbe fade sans histoire. Elle préfère ne pas le porter. Cette odeur n’est pas la sienne.

La chauve souris s’est endormie dans un coin de la pièce. Mais, comment est-elle venue  jusqu’ici ? 

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24 janvier 2013 4 24 /01 /janvier /2013 22:47

Antigone et Clémence avaient tenté d’expliquer que cet argent appartenait à leur grand-mère et qu’elles ne comprenaient pas où était le problème, plaidant pour la tierce personne. On leur avait rétorqué qu’il était ridicule de dépenser autant ainsi quand on pouvait tout simplifier via la maison de retraite. L’argumentation fut spécieuse. Mais incontestable. La logique mathématique étant érigée en raison absolue, il fallut consentir de mauvaise grâce, la lutte s’avérant parfaitement inutile.

La solution du Doux repos, maison de retraite moderne pour heureux vieillards en mal de dernier refuge fut ainsi adoptée dans le bruit et la fureur : l’insurrection de Clémence, l’impuissance convulsive d’Antigone, la lâcheté des deux frères, la jubilation des deux femmes, la coalition des cousins.

 

         A droite du lit, une table de chevet à roulettes en plastique blanc sur laquelle se trouve le seul objet personnel qu’elle ait eu envie de prendre auprès d’elle : un cadre en argent, protégeant deux photos : Victoire à soixante ans, quelques années avant ce satané cancer, en tailleur ivoire. Elle porte ce collier de perles roses qu’elles avaient acheté ensemble ; Emile, en Algérie, à cheval, son borsalino visé sur le crâne, un sourire enfantin illuminant son visage. À côté, des médicaments, un verre d’eau et un mouchoir brodé. Lorsqu’elle se tourne pour attraper ce vestige de son trousseau, elle aperçoit à travers la baie vitrée les montagnes au loin, derrière des immeubles, et les nuages, gris le plus souvent. Quel mois sommes-nous ? Que de pluie ! Un bruit atténué de voitures glisse jusqu’à elle.

Elle s’évade très loin. Au bord de la mer, il y a plus de quatre-vingt ans, lorsqu’elle courait sur la plage avec Victoire et n’imaginait pas qu’un jour elle vivrait en France, de l’autre côté. Son père, un italien blond et fort, aux belles moustaches dorées, avait épousé une solide maltaise d’origine aristocratique aux cheveux et aux yeux sombres, ces yeux que Colombe avait transmis à Antigone. Elle ne pensait pas qu’un cousin par alliance, aux origines floues l’épouserait, ni qu’elle devrait un jour quitter l’éden. Elle n’avait jamais retrouvé un endroit aussi beau que l’Algérie. Jamais vu une eau aussi pure que là-bas, un soleil plus chaud, des dattes si gorgées de miel. Et elle savait qu’elle n’y retournerait jamais. Elle passa le reste de sa vie dans le regret de cet ailleurs qui l’avait vu naître ainsi que ses enfants.

 

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24 janvier 2013 4 24 /01 /janvier /2013 14:54

ACTE I

Juin.

 

Au fond d’un petit lit étroit, presqu’un lit d’enfant, Colombe dort. Respiration difficile. Reliée à une machine qui l’aide à inspirer, le tube lui blessant les narines.

Elle a eu très peur de ne plus jamais retrouver le souffle. Elle n’a pas compris ce qui lui était arrivé : le sol s’était dérobé sous ses pieds, l’air lui avait manqué, elle avait du appeler à l’aide, aveu de sa faiblesse. Personne n’avait répondu. C’est étrange, dans une maison gériatrique, que rien ne soit prévu en cas de défaillance, comme si, le mot d’ordre était de laisser faire et surtout de laisser mourir.

Electre était arrivée, agacée d’être dérangée dans son oisive vie de femme d’homme d’affaires, et avait finalement pris les choses en mains. L’hôpital, l’autre chambre, la promiscuité, la grande faucheuse tapie au plafond telle une chauve-souris, les visites, les filles en larmes, les roses laissées à l’infirmière : la machine à oxygène.

Puis, soudaine rémission, l’espoir de revenir à la maison, auprès de ses fantômes, auprès de sa fille peut-être, pour mourir dans l’intimité du cercle de sa petite vie.

Le retour à la maison de retraite pour toute convalescence.

La petite chambre au deuxième étage du grand navire de béton et d’acier.

Etrange lieu pour terminer sa vie.

Un purgatoire aseptisé aux murs vanille.

Avec vue sur l’enfer, au cas où l’on y échapperait par la suite.

Le processus est enclenché. Désormais, Colombe veut partir au plus vite, loin, si Dieu veut !

Les draps ne sont pas les siens, ni dentelle, ni motif au crochet ; la couverture est en polaire : elle que seul son plaid en mohair réchauffait. Le couvre-lit, jaune et bleu ressemble à ceux que l’on jette négligemment dans les hôtels sans âme. Colombe aime le rose et l’abricot.

Les murs sont jaunes, un jaune écœurant, façon crème anglaise ou beurre frais. Lisses. Sans fissure, sans ombre, sans tâche. Sans âme. Non pas sans histoire…

Une odeur indéfinissable baigne les lieux.

 

          Lorsqu’elle avait intégré cet établissement, un an et demi auparavant, elle avait rué de toutes ses forces contre cette mise sous tutelle sauvage. Elle refusait de céder, pour la première fois de sa vie ! Elle pressentait le piège et refusait qu’on l’y précipite. Elle avait toute sa tête malgré ses quatre-vingt-douze ans ! Et puis elle avait de l’argent, tout est possible quand on a de l’argent ! Elle voulait mourir chez elle et ne voyait pas où était la complication !

          La complication faisait six cent mètres carrés, comportait deux étages et se situait à une demi-heure de la ville où résidait sa progéniture.

Ses forces déclinant, il aurait fallu engager une aide à domicile à temps plein et s’organiser pour se relayer auprès d’elle. Trop coûteux, déclara la collectivité. C’est-à-dire Electre. Jacques avait appuyé involontairement la décision de sa sœur lorsqu’il avait fait remarquer, avec la finesse et la subtilité qui le caractérise, que maman pouvait encore vivre dix ans et qu’à ce rythme là, l’héritage serait vite dépensé, ce qui était impensable et inadmissible. On ne pouvait dilapider aussi bêtement un argent qu’on avait tant espéré. Véronique avait approuvé bruyamment, et Emmanuel, cédé. N’était-ce pas la solution la plus simple ? 

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